Jean est appelé le baptiste, car il baptisait les gens pour qu’ils puissent se rapprocher du Dieu duquel ils s’étaient détournées. « Toute la Judée, tout Jérusalem, venait à lui. Tous se faisaient baptiser par lui dans les eaux du Jourdain, en reconnaissant leurs péchés » (Mc 1, 5).
Le baptême, du verbe grec baptizô, signifie « plonger » dans l’eau, ou « tremper », comme le fait le teinturier qui plonge son tissu dans la teinture. Avec une orthographe un peu différente, l’adjectif bathus signifie « profond ». Le professeur Piccard en a fait un nom pour désigner le bathyscaphe, un vaisseau destiné à l’exploration des grandes profondeurs marines. Ces deux mots ont en commun l’idée de plonger, d’entrer profondément dans un liquide que ce soit de l’eau ou de la teinture.
L’eau, dans le symbolisme religieux, ainsi que dans notre compréhension moderne concernant l’hygiène, c’est ce qui nettoie, purifie. Les Juifs ont les mikvés, des bains rituels qui préparent le corps à la prière, les musulmans se lavent les mains, la bouche, les avant-bras et les pieds avant de prier. Les archéologues, en déblayant les décombres à Qumrân, ont mis à jour de nombreux bassins servant aux ablutions : les Esséniens, en effet, qui avaient une haute considération pour la pureté du corps et de l’esprit, prenaient plusieurs bains par jour. De même, le brahmane en Inde est sensé se laver trois fois par jour, pour être rituellement pur.
L’eau a donc son importance pour la purification du corps et on retrouve des allusions à cette fonction dans les textes de l’Ancien testament. Le verbe baptizô se trouve dans l’histoire de Naaman au 2ème livre des Rois. Ce Syrien atteint d’une maladie de peau s’immergea dans le Jourdain : « Il descendit, il se plongea (se baptisa) dans le Jourdain et sa chair fut transformée en la chair d’un petit enfant et il fut purifié » (2 R. 5, 14).
Le baptême, – ainsi que la confirmation et la participation à la sainte Cène – est un rite initiatique, il désigne l’initiation chrétienne. Nous sommes chrétiens par le baptême. Dans l’histoire de l’Eglise, l’origine de ce rite remonte à Jean le Baptiste. La confession – la reconnaissance – des péchés appartient au baptême de Jean. Dans cet exercice, il s’agit réellement de surmonter son existence antérieure par rapport au péché, d’y renoncer définitivement et de prendre un nouveau départ pour mener une nouvelle vie.
Nous venons de voir que toute la Judée et Jérusalem affluaient pour se faire baptiser. Mais voici que se produit quelque chose d’insolite : « Or, à cette époque, Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée, et se fit baptiser par Jean dans le Jourdain » (Mc 1, 9). Jésus, dont on nous dit qu’il était sans péché, se mêle à la foule anonyme des pécheurs qui attendent sur les rives du Jourdain et demande à Jean le baptême. Jésus inaugure sa vie publique en prenant place parmi les pécheurs. Il n’a pas à changer de vie, à se libérer du péché (qui consiste à se croire l’égal de Dieu). S’il se fait baptiser, c’est pour signaler qu’il prend sur ses épaules le fardeau de la faute de l’humanité toute entière. Sa descente dans le Jourdain annonce sa mort prochaine et l’esprit qui se manifeste dans le ciel, comme une colombe, en l’appelant « mon fils bien-aimé », symbolise sa résurrection d’entre les morts.
Suivre l’invitation au baptême signifie se rendre sur le lieu du baptême de Jésus et recevoir ainsi de son identification avec nous notre identification avec lui. C’est ce que signifie le processus du baptême. On y trouve d’un côté une symbolique de la mort : lorsqu’on plonge la tête sous l’eau, cela équivaut à la mort. Aux yeux de la pensée antique, l’océan était une menace permanente pour le cosmos, pour la terre ; il s’agissait du flot originaire capable d’ensevelir toute la vie. Par le biais de l’immersion, l’eau intègre cette symbolique. Mais le cours d’eau est aussi symbole de vie. Jadis, avec le Nil, le Gange, l’Euphrate, le Jourdain, comme aujourd’hui, – avec la Seine, le Rhône ou le Danube – fleuves et rivières sont une source de vie pour les citadins et les villageois.
Le baptême symbolise ainsi une deuxième naissance. Il s’agit d’un nouveau commencement, à savoir d’une mort et d’une résurrection. L’apôtre Paul le dit expressément: « Notre baptême, en nous unissant en Jésus-Christ, nous a tous unis à sa mort. Donc, par le baptême, nous avons été plongés avec lui dans la mort. Mais la puissance glorieuse du Père a réveillé le Christ de la mort, pour que, nous aussi, nous vivions d’une vie nouvelle » (Rom. 6, 3-4). Par la symbolique, il s’agit de renaître, même si le baptisé est un nouveau-né.
Mais ce n’est pas juste le geste – celui qui consiste à mettre un peu d’eau sur la tête du baptisé ou à plonger le corps en entier dans un cours d’eau – qui compte dans le baptême, mais le sens. Paul dit : « Je rends grâce de n’avoir baptisé aucun d’entre vous, excepté Crispus et Gaius » (1 Cor. 1, 14). Un peu plus loin, il s’explique : « Ce n’est pas pour baptiser que le Christ m’a envoyé, mais pour annoncer l’Evangile » (1 Cor. 1, 17) [1].
Est-ce à dire que le geste ne compte pas ? Non, bien entendu. Mais le vrai baptême, c’est de suivre Jésus-Christ, de se mettre à l’écoute de sa Parole. Si nous ignorons ce qu’il nous dit, si nous n’agissons pas comme il le veut, comment pouvons-nous prétendre être chrétiens ?
Dans l’épître aux Galates, Paul dit encore : « Vous, qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtus le Christ » (Gal. 3, 27). Pour Paul, le baptême ne correspond pas à une purification du corps, ou à une manière de se laver du péché. Il s’agit au contraire de plonger dans le Christ, de le revêtir et, si on se rappelle de la notion de teinture, de s’imprégner de la couleur du Christ. Quelle est cette couleur ? C’est la couleur de l’amour, la couleur du soleil levant.
Espérons ainsi que Lucas, par son baptême, puisse rayonner de la couleur de l’amour du Christ. Puissions-nous nous rappeler nous-mêmes, nous qui avons été baptisé, que nous avons revêtu le Christ et qu’il nous veut à son service.
JC PERRIN
[1] Jésus lui-même ne baptisait pas : on ne trouve, en tout et partout qu’une seule indication, dans l’évangile de Jean, qu’il est pratiqué ce rituel.

